* — Le plagiaire d’Amiens et « l’acharnement » — par B. Eizykman et M.-D. Porcheron(*)

Posté par Jean-Noël Darde

Les deux enseignants de Lille-Cambrai et d’Amiens qui ont eu les honneurs d’un article récent de  Mediapart pour avoir plagié leur thèse de doctorat et avoir été maintenus à leur poste, utilisent tous les deux la même défense : ils sont victimes d’actes injustifiés de « harcèlement » ou « d’acharnement ». Ainsi, le nouveau directeur de l’École supérieure d’art de Cambrai – qui est aussi responsable d’une formation à l’Université catholique de Lille – met cette affaire sur le dos d’une « campagne locale de harcèlement », depuis qu’il a décidé, à son arrivée à la tête de l’école, de licencier trois enseignants. » (note 1).
Même son de cloche à Amiens : « Je n’ai aucun souci avec la majorité des enseignants ou des élèves. Je ne comprends pas la réaction de deux de mes collègues d’autant que j’enseigne la pratique des arts plastiques et non la théorie. Pour moi, ce comportement, c’est tout bonnement de l’acharnement » (note 2)
Certains collègues de la faculté des arts d’Amiens estiment également que le Professeur agrégé (Prag) plagiaire a été dûment sanctionné, après la découverte de sa fraude, par l’interdiction qui lui a été faite de s’inscrire en tant qu’étudiant pendant deux ans dans une université, et que toute démarche visant à le faire comparaître devant la Commission disciplinaire compétente à l’égard des enseignants trahirait un acharnement susceptible d’aboutir à une double peine.

Remarquons d’abord que cet « argument » est invoqué de façon générale par ceux qui veulent interdire tout débat sur leurs méfaits : on vient de le lire, c’est la ligne de défense adoptée par le directeur de l’École des Beaux-Arts de Cambrai, plagiaire condamné par le tribunal de grande instance de Paris et laissé à ses diverses responsabilités d’enseignant et de directeur. C’est de la même manière qu’Éric Woerth, mais aussi Silvio Berlusconi et bien d’autres, tentent d’occulter la gravité, sinon l’existence, des actes qui leur sont reprochés en cherchant à faire croire que le problème se situe du côté des « acharnés ».

Cette dénonciation cynique ou désespérée lancée contre les « acharnés » se manifeste après la révélation d’un scandale, quand son auteur, qui voudrait rester impuni, ne supporte pas la mise en cause de son impunité par des collègues, des opposants ou des journalistes, et espère se débarrasser d’eux par le sophisme de cette « défense Woerth/Berlusconi ».
En l’occurrence, le plagiaire d’Amiens exprime son incompréhension devant « l’acharnement » de deux de ses collègues parce que sa « réponse » doit éviter à tout prix la question posée dans l’article du Courrier Picard : le fait que la fraude de cet enseignant a été jugée par une commission disciplinaire réservée aux étudiants. En définitive, ce système de défense relève de la vieille idée inquiétante (affaire Dreyfus, Watergate) que le scandale n’est pas le scandale mais la dénonciation du scandale.
Examinons sérieusement la situation créée par la thèse de doctorat plagiée, et annulée, d’un enseignant qui reste à son poste malgré l’ampleur de sa forfaiture. Nous parlons de forfaiture, comme un de nos collègues plagié l’a écrit en 2008, car si le plagiat (d’un étudiant ou d’un écrivain) est déjà un délit, quand il est commis par un enseignant en poste, qui bénéficie à ce titre de facilités spécifiques accordées par l’université pour lui permettre de travailler à sa thèse (un demi-service durant plusieurs années), qui copie de surcroît l’un des ses anciens étudiants et plusieurs de ses collègues, le délit se double assurément de forfaiture.
La sanction prononcée le 18 mai 2009 par la commission disciplinaire de l’Université de Picardie Jules Verne d’Amiens compétente à l’égard des étudiants – et seulement des étudiants alors que le plagiaire, répétons-le encore, est aussi un enseignant en poste – comporte deux mesures : l’annulation de la thèse et l’interdiction pour le plagiaire de s’inscrire pendant deux ans, comme étudiant, dans une université française.

L’annulation de la thèse n’est pas une sanction, c’est simplement la restitution d’un larcin, comparable à la récupération d’une somme volée par un caissier de banque indélicat. Quant à l’interdiction de s’inscrire pendant deux ans, elle ne correspond à rien d’autre qu’à l’empêchement pour l’enseignant plagiaire d’obtenir une promotion pendant cinq ans : deux ans d’interdiction auxquels s’ajoutent trois ans de préparation d’une nouvelle thèse permettant d’obtenir éventuellement le grade de maître de conférences. Or, quand un étudiant qui a passé sa thèse est convaincu de plagiat, fraude la plus lourde et destructrice qui puisse survenir à l’université puisque le doctorat en est le diplôme ultime, il se voit généralement infliger une interdiction à vie, comme le confirme une décision récente du CNESER à propos d’une thèse plagiée à Toulouse-II : circonstances aggravantes pour les étudiants (voir note 3), circonstances atténuantes pour les enseignants ! Le renversement de cette situation serait plus juste.
L’article Traitement des thèses-plagiats et faux-semblants [I] : le cas d’Amiens analyse très précisément comment cette sanction – dérisoire par rapport aux implications de la fraude – a pu être prise, au prix de quelles erreurs et faiblesses de l’instruction menée par la Commission disciplinaire de mai 2009.
Privation de promotion pendant cinq ans : le verdict rendu à l’encontre d’un acte qui bafoue toutes les valeurs de l’Université (qualité et originalité de la recherche, probité et rigueur intellectuelles), qui en menace les fondements mêmes, mérite d’être comparé avec ceux de la justice ordinaire.
Une caissière d’un grand magasin qui dérobe une bricole coûtant 1 euro va se faire renvoyer par son employeur, on a pu le déplorer à plusieurs reprises ces dernières années. Le caissier de banque indélicat ne risque pas de retrouver son emploi derrière la même caisse une fois l’argent restitué. Le trader qui s’affranchit des procédures de contrôle et fait perdre beaucoup d’argent à sa banque sera évidemment remercié. Par contre, le plagiaire est maintenu à son poste, apparemment protégé en tant qu’enseignant par l’esprit de corps suicidaire qui règne encore au sein de l’Université et que dénoncent à juste titre les étudiants (comme dans ce courrier adressé à Michelle Bergadaa).

Cette indulgence – cette complicité parfois – commence toutefois à se déliter grâce aux sites  comme Internet : fraude et déontologie selon les acteurs universitaires, Le plagiat.net, Archéologie du « copier-coller », etc. Grâce également aux médias et à de nombreux autres chercheurs. Sur son site musicologie.org, et à propos de « similitudes« , Jean-Marc Warszawski écrit (note 4) :

(…) obtenir un poste en université suppose de l’entregent, ce qui peut être déterminant dans les jurys de spécialistes, on y jouit de la solidarité d’une certaine grégarité, ou solidarité de corps, de la protection d’un réseau : ce que l’on doit à l’autre et ce que l’autre nous doit, les services réciproques et renvois d’ascenseur, forgent des liens solides. Le temps des « mandarins » est heureusement passé, mais peut-être pas ici et là, leurs pratiques, comme celle d’avoir envie de pomper les travaux des étudiants, ou ceux de personnes qui ne semblent pas appartenir à un réseau influent. On peut aussi mal évaluer les risques entre impunité, suposée garantie, et une supposée invisibilité du bricolage.

Le trader dépend d’une hiérarchie. La valeur suprême de la banque étant de « faire de l’argent », le trader qui en perd beaucoup va néanmoins dans le sens axiologique de la banque : il a seulement le mauvais goût de jouer de façon excessive pour gagner plus, et de perdre.
Notre plagiaire, lui, avait la chance de travailler dans un environnement assez peu hiérarchique, encore collégial et amical. Il enseignait dans toutes les années de la licence, dans des conditions similaires à celles des enseignants-chercheurs, surtout quand il disposait d’un demi-temps destiné à lui permettre de mener à bien ses recherches ; il bénéficiait enfin des subventions du Centre de recherches en arts pour effectuer des voyages d’étude (probablement même après la découverte de son forfait : interrogé à ce sujet, le directeur du centre de recherches de l’époque n’a pas souhaité répondre). La violence de son acte a pulvérisé tous les équilibres qui rendaient vivable l’agrégation de nos différences, les clivages se sont dangereusement creusés, les différences se sont muées en différends, des amitiés se sont défaites, l’atmosphère est devenue irrespirable quand certains ont préconisé un étouffement du scandale dès son départ.
Surtout, quel que soit son statut, le rôle d’un enseignant est de transmettre aux étudiants – pas à des clients – des connaissances, des méthodes de travail et les valeurs qui fondent l’Université. Contrairement au trader qui adhère aux objectifs cupides du système financier, le plagiaire a porté atteinte aux valeurs qui gouvernent le milieu universitaire : comment pourrait-on dès lors se montrer intransigeants vis-à-vis des étudiants en continuant de protéger les enseignants qui violent les valeurs qu’ils sont censés faire respecter ?

Ce phénomène de transgression majeure et renversante qui est le moteur ancestral des faits divers permet de comprendre pourquoi les médias et les étudiants sont obligés de s’y intéresser de très près : par temps de crise financière, l’expression « banquier voleur » résonne dans l’opinion publique comme un pléonasme, suscitant le plus souvent la résignation devant l’ordre coutumier des choses dont nous venge le trader rapace qui fait perdre de l’argent à sa banque, mais un curé ou un instituteur pédophile, un policier gangster, un médecin empoisonneur ou un enseignant qui plagie un étudiant, cela reste fascinant comme comble de l’insupportable, monde à l’envers aussi déréglé que la normalité du monde à l’endroit. L’épisode du directeur plagiaire de l’École d’art de Cambrai qui licencie ses enseignants au lieu de se faire lui-même congédier appartient également à ce registre exceptionnel. Et c’est à ce type de renversement majeur que répond le renversement secondaire de l’accusation auquel nous sommes confrontés : « l’acharnement » de la dénonciation est coupable, pas le plagiat.
En apprenant ce que cachait cette « pseudo-thèse », le doyen de la Faculté des arts d’Amiens écrivait en mai 2008 : « Je ne pouvais imaginer cela qui dénote clairement un mépris inqualifiable de tout ….. C’est catastrophique et écoeurant ». Le verdict qui prononce un arrêt de cinq ans dans la course aux promotions pour condamner une forfaiture, une trahison multiple (sa directrice de thèse, les membres du jury de soutenance, l’étudiant d’Amiens plagié, les doctorants participant comme lui aux séminaires organisés par le centre de recherche, les collègues plagiés, son département, la faculté des arts, l’université d’Amiens, le C.N.U. qui l’a qualifié en toute bonne foi, l’Université), et la désintégration d’un département, apparaît comme une sanction insignifiante justifiant qu’on ne tourne pas la page. Après l’annulation de cette thèse plagiée, n’aurait-il pas été sain que son auteur quitte l’Université de Picardie Jules Verne à l’égard de laquelle il avait manifesté un tel mépris, pour retrouver les établissements du secondaire que son agrégation lui ouvre de plein droit ?

Seule une décision rendue par une commission compétente à l’égard des enseignants, ou par le CNESER, après l’expertise intégrale de la thèse annulée et la prise en considération des dégâts occasionnés par cette fraude, sera de nature à rendre leur crédibilité à l’ensemble des universitaires d’Amiens et à regagner la confiance des étudiants.

Boris Eizykman et Marie-Domitille Porcheron

Maitres de conférences à la faculté des arts d’Amiens

Université de Picardie Jules Verne

(*) M.-D. Porcheron a été Secrétaire de la section 324 du Snesup, à l’Université de Picardie Jules Verne de juin 2009 à Juin 2010.

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1) Louise Fessard, « Le plagiat de thèse reste un tabou à l’université», Mediapart, 4 octobre 2010.

2) « L’auteur du plagiat répond » [à l’article de Jeanne Demilly, « L’enseignant copie sa thèse sur un étudiant »]. Le Courrier Picard, 5 octobre 2010.

3) À l’Université Pierre Mendès-France (Grenoble 2), on a relevé (1999) une « exclusion de tout établissement public d’enseignement supérieur pour une durée de 3 ans pour tentative de fraude lors d’une épreuve écrite d’examen du DEUG« .

4) Jean-Marc Warszawski et collaboration (2009). « De la similitude indélicate entre : Marie-Paule Rambeau, Chopin l’enchanteur autoritaire, L’Harmattan, Paris 2005 et Fautrier Pascale, Chopin, Gallimard 2010 ».   (Site musicologie.org)

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